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Philippe Bordas : ' Armstrong, l'homme qui a tué le cyclisme '

L'ancien journaliste de L'Equipe est un nostalgique et un esthète de l'exploit cycliste. Dans son livre ' Forcenés ', il célèbre les hauts faits de la discipline et fustige le cyclisme moderne. Entretien.

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' Forcenés ' est un testament amoureux. Philippe Bordas observe la fin d'un règne, celui des réprouvés et des poètes venus au vélo pour forcer la vie.
01men. : Pourquoi Hinault serait-il le dernier grand champion cycliste ?
Philippe Bordas : A la fin des années 1980, le cyclisme bascule irrémédiablement. Autrefois, les exploits étaient énormes, et le dopage dérisoire, mais à partir de la fin des années 80, c'est l'inverse. Mottet qui marchait à l'eau s'est fait voler, selon moi, et un Tour et un championnat du monde... Au minimum....Et l'on peut dire que, après les victoires propres de Gilles Delion et du même Mottet dans le Tour de Lombardie, dans ces années, il ne sera plus guère possible de gagner des courses majeures sans dopage. Greg Lemond a décrit, dans le récent livre de Pierre Ballester, comment, en 1991, il se faisait même malmener sur le plat... Mottet aussi... ils n'avaient rien vu venir de l'EPO !
Tout change, les coureurs portent des lunettes en toutes circonstances pour des raisons publicitaires. On ne distingue plus la souffrance sur les visages, on assiste à un défilé marketing. Et avec l'arrivée du casque, du cardiofréquencemètre, puis de l'oreillette, les choses s'accentuent encore. Le surhomme incarné par le cycliste perd peu à peu de sa superbe.
En résumé, après Hinault, le cyclisme devient décadent ?
Oui, le cyclisme en tant que sport noble est mort. Depuis 1991, toutes les victoires dans le Tour de France sont à mettre en pointillé. Et depuis lors, le problème qui se pose pour les journalistes, c'est de réussir à faire une histoire vraie avec du faux. Il est impossible de faire de grandes chroniques avec des exploits factices.
Personne ne s'est indigné des cinq Tours d'Indurain. Tout se passe comme s'il n'y avait plus d'instances critiques. Or, le cyclisme, comme la boxe, est un sport qui vit sous le signe de la haute écriture (Norman Mailer, Dino Buzzati, Julien Gracq, Tristan Bernard, etc.). Par conséquent, on peut se demander à quoi sert ce sport aujourd'hui, puisqu'il a complètement perdu ses lettres de noblesse.
Pourquoi le record de victoires de Lance Armstrong n'en ferait-il pas un héros hors norme ipso facto ?
Tous les coureurs depuis 1991 se disent ' j'ai gagné, je suis au palmarès de la Grande Boucle, quoique l'on puisse dire, je ne me suis pas fait pincer ', mais la punition arrive maintenant. Tous ces néo-champions sont oubliés. Indurain, Riis, Armstrong, tous finissent aux oubliettes de l'histoire. Armstrong ne va pas durer dans l'histoire du Tour comme le septuple vainqueur, mais comme un monument de suspicion, dans une sorte d'éternité négative. Il symbolisera l'apogée de ce qui est arrivé de pire au cyclisme.
Y a-t-il encore des raisons d'être optimiste dans l'avenir du cyclisme ?
Oui, car si Armstrong est l'homme qui a tué le cyclisme, c'est aussi lui par qui le renouveau peut arriver. Il faut saluer les décisions héroïques de Christian Prudhomme à cet égard. L'éviction de Landis et de Rasmussen donne de l'espoir.
Est-il permis de rêver d'un cyclisme sans dopage ?
Non, le dopage a toujours existé. En revanche, on peut rêver d'un dopage maîtrisé et, donc, d'un retour du spectaculaire. Il faut aussi redorer l'image du cyclisme, en célébrant les exploits passés. Cette année, le Tour aurait dû emprunter le Ventoux. Charly Gaul y était passé il y a cinquante ans en 1 heure, 2 minutes et quelques secondes. Exploit battu seulement en 1997 !
Il faudrait réhabiliter les courses mythiques comme Bordeaux-Paris, Paris-Brest-Paris, ou le Grand Prix des Nations, à Cannes, qui font l'essence du cyclisme. Il faudrait aussi interdire les oreillettes, les cardios et même le casque. Anquetil n'aurait jamais fait son doublé légendaire Dauphiné-Libéré et Bordeaux-Paris aujourd'hui...
A lire : Forcenés, de Philippe Bordas, janvier 2008, Editions Fayard.
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