|
PHOTOS
 |
| Le livre de Jacques Thomet. |
 |
 |
| Jacques Thomet a effectué presque toute sa carrière à l’AFP. |
 |
 |
| Ce sont les photographes qui sont le plus souvent blessés ou tués sur les grands événement. |
 |
| |
Journaliste,
Jacques Thomet
a été notamment rédacteur en chef adjoint de l'AFP à Paris et directeur de l'antenne de Bogota. En préretraite depuis 2006, il est l'auteur de deux ouvrages :
Ingrid Bétancourt : histoire de coeur ou raison d'Etat ?
(2006) et
AFP 1957-2007 : Les soldats de l'information,
publié au mois d'octobre 2007 chez
Hugo Doc.
01men. : Décrocher un scoop est-il une question de chance pour un journaliste de l'AFP ?

Jacques Thomet :
Non, on peut même dire que ça n'a rien à voir avec la chance ! L'agencier tisse un réseau de relations comme une toile d'araignée. C'est ce qui va lui permettre le jour où il se passe quelque chose de
sortir l'information avant tout le monde. Le problème, c'est qu'il faut être à la fois rapide et exact dans un contexte de concurrence exacerbée avec les autres agences. Les risques d'erreurs existent donc. Ce fut le cas en 1989 pour le faux
charnier de Timisoara et ses 60 000 morts. Tout le monde s'est fait piéger par les agences de l'Est, sous contrôle soviétique.
Justement, comment expliquez-vous qu'il y ait si peu d'erreurs malgré l'urgence dans laquelle travaillent les agenciers ?

C'est vrai que sur les 1 000 dépêches écrites chaque jour à l'AFP, il y a très rarement des erreurs. Il faut corroborer plusieurs sources, et on réussit la plupart du temps à déjouer les tentatives d'intox. La fausse mort de
l'actrice Monica Vitti en est un bon exemple. Un jour, un communiqué signé soi-disant de son agent et annonçant sa mort nous avait été envoyé. Notre journaliste cinéma a tout simplement eu à l'actrice au téléphone. Une précaution que n'a pas prise
la rédaction du
Monde,
qui a publié la nouvelle.
Mais il y a des situations où la prise de risque est inévitable...

Oui, ce fut le cas avec les athlètes israéliens aux JO de Munich, en 1972. Le gouvernement allemand annonce leur libération, ce qui provoque des scènes de liesse extraordinaire en Israël. Mais Daniel Rocher, le chef du service des sports,
reçoit à Paris un appel urgent du jeune agencier Charles Biétry qui affirme que tous les otages et les ravisseurs ont été tués.

La terrible dépêche est lancée. Mais personne ne confirme l'information et aucune autre agence ne se risque à la reprendre. Au bout de près d'une heure, les Allemands finissent par corroborer la mort des athlètes. Daniel Rocher confie
aujourd'hui que durant ces longues minutes d'attente, il en était venu à souhaiter que les otages soient bien morts... On est tous passés par ces moments de tension extrême.
Les journalistes de l'AFP sont étroitement surveillés et menacés dans les dictatures. Les pressions existent-t-elles aussi dans les démocraties ?

Bien sûr. Georges Marchais et le journal
L'Humanité
ont ainsi tenté de nous décrédibiliser à plusieurs reprises. Alain Faudeux, qui couvrait l'Afghanistan, a été attaqué et contredit, alors qu'il faisait un boulot
formidable sur place. Prenez également l'exemple de Sylvie Maligorne, accréditée à Matignon pendant onze ans. Elle a subi des pressions continuelles de tous les gouvernements et elle s'est fait insulter par Edith Cresson.
Les nouvelles technologies ont-elles facilité le travail des agenciers ?

C'est à double tranchant. Avec Internet, on est dans l'instantané, il faut tout balancer très vite alors même qu'on est assaillis d'informations. Du coup, je trouve que la sélection éditoriale devient moins rigoureuse. Rendez-vous compte
qu'on mettait 50 bauds (1) pour transmettre une dépêche par télescripteur !

En gros, il fallait cinq minutes pour passer une dépêche de 200 mots. On sélectionnait forcément beaucoup plus les informations. Prenez l'exemple de la presse économique. Il est devenu très difficile de faire de l'investigation
parce que les journalistes sont cloués au
desk
à établir des bilans et à trier les dossiers de presse. D'ailleurs, je trouve que les communiqués de presse devraient faire l'objet d'un fil à part.
Dans votre livre, vous revenez sur la pratique du « on » (informations publiables) et du « off » (confidences non publiables) pratiquée entre les journalistes et leurs sources.
Ne croyez-vous pas qu'il y a là un vrai risque de compromission ?

Le public s'imagine qu'il y a forcément complicité entre les journalistes et les hommes politiques, par exemple. Mais il faut bien avoir conscience que, sans cette mécanique, il n'y aurait pas d'information du tout. Parce que les contacts
personnels et la confiance sont à la base du lien entre le journaliste et ses sources. S'il rompt ce pacte, il se prive d'information. Mais il faut aussi savoir rompre le
off
suivant les circonstances.

Ce fut le cas avec la séparation de Ségolène Royal et de François Hollande, annoncée par la candidate en
off
à deux journalistes de l'AFP. Sauf que des fuites ont très vite eu lieu dans la presse et que le journal
Marianne
en a parlé. L'AFP était alors en droit de balancer l'info. Ce que Ségolène Royal a très mal pris.
Concilier vie privée et vie professionnelle est une vraie gageure pour les journalistes de l'AFP. N'est-ce pas usant psychologiquement ?

C'est vrai que, quand on rentre à l'AFP, le rythme est effréné. Il faut accepter de sacrifier des vacances, des week-ends et des dimanches en famille. D'ailleurs, le taux de divorces est particulièrement élevé ! Mais ce n'est pas
usant, au contraire. Et pourtant, ce n'est pas pour la gloire puisque tous les agenciers restent dans l'anonymat. On retrouve même parfois nos dépêches intégralement reprises dans des journaux français avec la signature d'un autre journaliste peu
scrupuleux... Mais c'est tellement enrichissant et excitant de sortir de nouvelles infos !

(1) Unité de rapidité de transmission des signes en télégraphie et en téléinformatique. 1 baud équivaut à 1 bit par seconde.
Lire aussi les interviews de
Paul Moreira
et de
John-Paul Lepers.
|