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Les nouvelles censures de l'information Amélie Charnay

INTERVIEW

Les nouvelles censures de l'information

Amélie Charnay , 01men., le 25/04/2007 à 14h35
La censure brutale a disparu, mais d'autres formes qui visent tout autant à limiter la liberté d'information subsistent. Analyse de ces méthodes de manipulation avec le journaliste Paul Moreira.
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Dans ce livre, Paul Moreira nous ouvre les coulisses des enquêtes menées pour l'émission « 90 minutes ». A chaque chapitre, un exemple sert de base à une véritable typologie de la manipulation.
Le journaliste évoque notamment la façon dont l'Etat a tenté d'étouffer la bavure de l'armée française en Côte d'Ivoire qui avait tiré sur la foule.

01men. : Dans votre livre « Les Nouvelles Censures », vous énumérez différentes formes de manipulation de l'information. A quoi doivent faire face les journalistes au quotidien ?

Paul Moreira : Tout d'abord, à la séduction. C'est la première arme des spin doctors [conseillers en communication]. Vous faire sentir qu'ils sont du même milieu culturel que vous. Etre polis, arrangeants, sympathiques. Après, ils sont en mesure de faire du troc, de vous proposer une exclusivité en échange de l'oubli ou de l'occultation de quelque chose de gênant pour leur client. Avec eux, les journalistes ne sont jamais muselés, mais leur indépendance est de plus en plus rognée.

Moins fréquent mais tout aussi classique, le chantage au budget publicitaire, réel ou fictif, comme lors de notre enquête sur le harcèlement moral chez AXA en 2001. Et puis, il y a l'intimidation, avec des menaces de procès, des lettres, des pressions directes qui visent à vous décourager. A cause de son enquête sur Clearstream, Denis Robert a été obligé d'engager 100 000 euros en frais d'avocats et d'huissiers !

Ces « spin doctors » vont-ils jusqu'à créer de toutes pièces des événements pour faire diversion ?

Non, la communication profite essentiellement d'un timing pour faire diversion, créer du vacarme. Par exemple, sortir le rapport sur la CIA et les dealers en pleine affaire Monica Lewinsky en 1998. Le cas le plus extrême est celui de la conseillère en communication du ministère anglais des Transports, Joe Moore, qui a envoyé un e-mail le 11 septembre 2001 disant : « C'est maintenant une très bonne journée pour sortir tout ce que nous voulons enterrer. Les dépenses des conseillers, par exemple ? » Mais attention, je n'ai pas pour but de dénoncer un bureau conspirationniste ni de mettre en accusation tous les rédacteurs en chef ! J'ai simplement voulu écrire un livre sur cette industrie : les relations publiques.

Vous avez aussi été témoin de tentatives d'intimidation de l'armée américaine. Jusqu'où cette dernière est-elle prête à aller en Irak par exemple ?

Elle va jusqu'à punir les journalistes désobéissants qui vont voir ce qui se passe dans le camp d'en face. Quitte à mettre leur vie en danger ! En 2004, parce que j'avais enquêté sur un hôpital civil mitraillé par des soldats américains, on m'a dit qu'il n'y avait plus de place dans un convoi blindé qui devait emprunter un trajet dangereux. J'avais le choix entre renoncer à les suivre ou faire le chemin à découvert sur un camion plate-forme.

Et le « perception management », c'est une autre forme de manipulation ?

Oui, il s'agit de gérer la perception du public et du journaliste. La méthode de l'armée américaine, par exemple, c'est « l'embeddment » : l'incorporation de reporters dans des unités combattantes. L'empathie des journalistes pour les soldats est inévitable et vous ne vous apercevez même pas que l'on vous prive du point de vue adverse. On vous donne l'impression que vous êtes libre de votre sujet, alors que vous finissez par vous projetez à travers le regard de ces soldats.

Il y a aussi des tentatives pour décrédibiliser le journaliste. La plus petite des erreurs est traquée, les contre-enquêtes encouragées. Denis Robert en France a été victime de ce genre de méthode. Clearstream a embauché un spin doctor pour détruire sa crédibilité. On a suggéré aux autres journalistes qu'il était un peu fou, qu'il ne fallait pas le prendre au sérieux. Au final, sur les 400 pages, une seule erreur a été relevée. C'est aussi ce qui est arrivé sous une forme plus extrême à Gary Webb, le journaliste qui avait révélé la collaboration entre la CIA et des trafiquants de cocaïne nicaraguayens qui dealaient sur le sol américain. Abandonné par son journal et humilié, il a fini par se suicider.

Pourtant, il semble que le journalisme d'investigation soit plus difficile à exercer en France qu'aux Etats-Unis ?

Effectivement, la règle du jeu est différente. En France, nous ne disposons pas des mêmes outils démocratiques qu'aux Etats-Unis où le peuple a un droit de regard sur ses gouvernants. Il y a une loi qui garantit la liberté d'information : la Freedom of Information Act. Vous pouvez avoir accès à des choses assez surprenantes.

En France, l'opacité est très forte du côté de l'administration. Les rédacteurs sont en état de dépendance par rapport à des sources qui ont intérêt à faire « fuiter » des informations confidentielles mais partielles, pour servir leurs intérêts, comme certains avocats dans des affaires judiciaires. Le problème, c'est que cela conduit parfois à des bourdes énormes quand vous n'avez pas accès à la totalité de l'instruction. C'est ce qui s'est passé dans les affaires Allègre et Outreau.

Avez-vous déjà été manipulé sans vous en rendre compte ?

Dès qu'un journaliste suit un sujet un peu sensible, il est victime d'une tentative de manipulation. Pour les grèves du personnel de Mac Donald's, la direction française nous affirmait que les employés piquaient en fait dans la caisse. On était prêts à le mentionner dans notre sujet mais on attendait des preuves. Ils nous ont garanti qu'ils nous en donneraient. Ils nous ont longtemps fait patienter. Elles ne sont jamais arrivées. En l'absence de preuves, on a fini par diffuser le docu à leur grande déception.

Et dans une enquête sur un conflit industriel entre le fonds de pension américain Carlyle et la papeterie française Otor, on s'est rendu compte après coup que l'une de nos sources d'information était en fait un cabinet payé - très cher - par Otor. Lors d'une perquisition, la police avait découvert une facture pour la diffusion de notre sujet dans 90 minutes. Bien entendu, on avait enquêté aussi du côté adverse, donc ça n'a pas changé grand-chose à notre reportage. Mais d'une certaine manière, oui, nous avons été victimes d'une manip.

Faut-il en déduire que les journalistes devraient être formés à affronter les communicants ?

Oui, je pense que de la même manière que les soldats sont formés au « perception management », les journalistes devraient suivre une préparation.

Vous évoquez aussi la pratique des « ménages ». En quoi consiste-elle exactement ?

C'est une façon d'acheter les journalistes. Fréquemment pratiquée dans l'industrie pharmaceutique, d'ailleurs. On vous propose d'animer des colloques, des conférences. Après, vous êtes coincé si vous voulez critiquer un médicament du laboratoire en question. On m'a proposé 5 000 euros pour animer un colloque de trois heures sur un médicament anti-cholestérol. Comme par hasard juste au moment où l'un des enquêteurs de 90 minutes enquêtait sur l'influence de l'industrie pharmaceutique dans les médias français !

Vous écrivez également que toutes les affaires finissent par sortir. Mais certaines passent inaperçues. Comment expliquez-vous le phénomène des « slow news », ces informations qui n'ont aucun retentissement médiatique et qui laissent le public indifférent ?

Je ne l'explique pas. Tout dépend du contexte latent, d'un certain « agenda idéologique » invisible et parfois inconscient. En 2002, le débat était focalisé sur la sécurité dans les villes mais pas sur la sécurité au travail. Pourtant, des salariés sont morts d'épuisement au travail en France. Ce silence explique en partie pourquoi les ouvriers votent Le Pen, par exemple. Un vote de colère. On a fini par l'admettre et par en parler. Notamment pendant cette élection présidentielle...

Parcours d'un journaliste d'investigation

Paul Moreira est né au Portugal, mais il a grandi en France. Il a notamment créé et dirigé l'émission 90 minutes, tout en présentant  Lundi investigation sur Canal Plus. A l'été 2006, la direction de la chaîne a décidé de supprimer 90 minutes. Depuis, il a fondé sa propre société de production, Première Ligne, et continue de faire des documentaires pour Canal mais aussi pour France 2 et Arte. Son livre Les Nouvelles Censures. Dans les coulisses de la manipulation de l'information est paru aux Editions Robert Laffont en février 2007.

Voir le blog de Paul Moreira


FORUM 2 avis
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L'indépendance
posté le 25/04/2007 16:07:24 par sebyrollins
journaleux
posté le 30/04/2007 11:00:13 par giaspeed
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