|
Robert Sutton est professeur de management à la Stanford Engineering School où il a cofondé le Centre pour le travail, la technologie et l'organisation. Il a notamment publié en français
11,5 Idées décalées pour
innover : le guide pratique de l'innovation pour tous les managers qui veulent faire bouger les choses,
aux éditions Village mondial en 2001.
01 men : Tout le monde parle des sales cons au travail mais c'est très rare de lire une étude universitaire sur ce sujet ! Comment en êtes-vous venu à vous y intéresser ?

Robert Sutton :
Mon père m'avait déjà prévenu de ne pas travailler avec eux quand j'étais enfant. Puis je suis entré dans un département universitaire qui s'était fixé cet objectif « zéro sale
con », ce qui en avait fait un endroit meilleur. Mais j'ai commencé à vraiment m'enthousiasmer pour cet objectif quand j'ai écrit un article sur le sujet dans la
Harvard Business Review
et que des centaines de
personnes m'ont écrit pour me raconter leurs problèmes avec des sales cons et la façon dont ils dirigeaient leurs entreprises pour ne pas les laisser entrer !
Pourquoi avoir choisi d'utiliser des mots grossiers comme « sales cons » ? L'humour et la provocation étaient-ils nécessaires pour traiter ce sujet sérieux ?

J'y ai beaucoup réfléchi. Tout d'abord, en anglais
[
asshole,
NDLR]
aucun autre mot ne décrit aussi bien ce que je ressens quand je vois une personne méprisante et mesquine ou la façon dont je me
traite moi-même quand j'agis comme cela. C'est aussi le mot que presque tous les gens que je connais utilisent pour décrire ces salauds même s'ils le censurent après !

Ce mot est donc authentique aussi bien d'un point de vue émotionnel que d'un point de vue intellectuel pour décrire la façon dont ces gens nuisibles agissent et en particulier les sentiments qu'ils provoquent chez leurs victimes. La
deuxième raison, c'est que comme mon but est d'aider les gens à repérer ces personnes, comprendre les dégâts qu'ils font et comment construire une organisation civilisée pour les supprimer, les rééduquer ou les expulser, je dois utiliser un langage
dont les lecteurs se souviendront et qu'ils diffuseront.
Comment votre travail a-t-il été perçu par vos collègues et éditeurs ? A-t-il été pris au sérieux ou a-t-il été difficile de les convaincre ?

Tous mes amis sont très gentils avec moi ! Toutefois, il m'est arrivé de rater une échéance importante car j'étais trop obsédé par le livre et je me suis excusé auprès de mes collègues en disant
« Je suis en
train d'écrire sur les sales cons »
et de me comporter comme un sale con !
Les sales cons sont un problème universel ou les trouve-t-on plus facilement dans certains contextes, professions, pays, etc ?

Je perçois en effet quelques différences culturelles. Je pense que les Américains sont les moins subtils de tous les sales cons, alors que les Asiatiques sont effectivement plus polis à ce sujet... Mais ils peuvent être tout aussi
méchants. Jusqu'à présent, ce qui ressort de mes expériences avec les Français, c'est que vos compatriotes sont plus à l'aise avec le langage grossier que n'importe qui d'autre, et j'aime ça.
Quelle est la principale différence entre un « sale con occasionnel » et un « sale con certifié » ? Où se situe la ligne rouge ?

C'est une ligne floue, mais quand les gens, les uns après les autres, pensent que vous êtes un sale con intégral tout le temps, alors vous commencez à mon avis à ressembler à un sale con certifié. Comme cet
avocat qui a été radié du barreau de New York
parce qu'il jurait et crachait au visage du juge au tribunal. Ou encore le producteur d'Hollywood Scott
Rudin qui a épuisé plus de cent assistants en cinq ans.
Quel célèbre sale con mérite la « médaille d'or » ?

Si la presse dit vrai, je vote pour
John C. Bolton,
l'ancien ambassadeur aux Nations unies de George W. Bush. Un collègue républicain le décrivait comme un type du genre
« lèche-les-bottes et botte-les-culs ».
Naît-on sale con ou le devient-on ?

Je pense que c'est quelque chose que l'on apprend de ces parents et de son milieu social. Et quand on est adulte, cela devient une maladie contagieuse que l'on attrape d'autres personnes.
La seule solution serait-elle de les fuir ou peut-on résister aux sales cons ?

Bien sûr, plus votre sens du moi est fort et plus vous êtes rassuré sur qui vous êtes, plus il sera facile de résister. Mais les émotions et le virus du sale con sont très contagieux.
Pourquoi tant de personnes tolèrent-elles, ou même admirent-elles, les sales cons, et en particulier les sales cons talentueux ?

Je pense que la principale raison est que le succès transforme les gens en connards et qu'ensuite on confond la cause et l'effet !
Cette fascination est-elle le principal obstacle à votre « objectif zéro-sale-con » ?

Non, je ne pense pas. Je pense que c'est plutôt les observateurs qui les regardent faire mais qui ont peur de franchir le pas.
Vous admettez avec réticence qu'être un sale con peut être utile et qu'il peut même être efficace d'en avoir un ou deux dans une entreprise. Pourquoi vouloir à tout prix les supprimer ?

Parce que je ne supporte pas de côtoyer des sales cons et que je ne me supporte pas quand je suis un sale con. Donc, même s'il y a parfois des avantages présumés de performance dans mon livre
[« Gagner du pouvoir et
se faire une réputation », « Intimider et écraser ses rivaux », « La peur comme facteur de performance » et « Rappeler à l'ordre les glandeurs » font partie
des « Vertus des sales cons », NDLR],
si vous êtes un
winner
et un sale con, vous restez toujours un sale con !
Le management a-t-il quelque chose à voir avec la morale ou décririez-vous votre projet comme utopique ?

Je ne suis pas très religieux et quand les gens parlent de moralité, ça me rend nerveux, car ils finissent généralement par faire des choses immorales au nom de leur croisade morale (prenez mon président en exemple). Mais je pense en effet
qu'il est bon de rêver d'un monde et d'un lieu de travail meilleurs.
Consulter
le blog de Robert Sutton.
Suite du dossier
>>> La chasse aux cons est ouverte
|