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La période berlinoise Simon Goddard

LÉGENDE DU ROCK

La période berlinoise

Simon Goddard , 01men., le 02/04/2007 à 14h05
Coupés du monde dans leur bulle berlinoise, David Bowie et Iggy Pop continuent leur descente aux enfers tout en connaissant une période d'intense création artistique.
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 Les albums « Low », « Heroes » et « Lodger », sortis entre 1977 et 1979, sont désignés aujourd'hui sous le nom de « Trilogie berlinoise ».
Les albums « Low », « Heroes » et « Lodger », sortis entre 1977 et 1979, sont désignés aujourd'hui sous le nom de « Trilogie berlinoise ».

Aidés par un musicien local, Edgard Froese, de Tangerine Dream, le couple trouve un appartement avec vue imprenable sur un magasin de pièces détachées automobiles, situé dans un des plus grands quartiers turcs de Berlin. Visconti, pensionnaire occasionnel, les aida à se fondre dans leur nouvel environnement en leur élaborant une nouvelle et beaucoup plus courte coupe de cheveux, à la limite du ringard. Bowie compléta ce look d'une moustache coordonnée pour tenter de se garantir un certain anonymat. Froese se souvenant de scènes chaotiques où des paparazzi faisaient le siège de son appartement en « prenant des photos de quiconque passait la porte ».

Berlin était la meilleure antidote à Los Angeles qu'ils aient pu choisir ; une ville restée divisée entre le capitalisme de l'Ouest et le communisme de l'Est par la seule présence angoissante du mur. Son côté ouest offrait à David et à Iggy un nouveau terrain de jeu avec ses musées, ses cafés gay, ses bars à bière et ses boîtes de travestis. Visconty se souvient avec un certain réalisme du Luttzower Lampe (« un bar clandestin posé sur un champ de ruine, comme un Drag Queen à Disneyland ») aussi bien que de la discothèque tenue par Romy Haag, un transsexuel ayant été brièvement l'amant de Bowie.

Bien plus qu'Iggy, il s'était très bien intégré à la vie nocturne locale, comme le guitariste Carlos Alomar a pu le vérifier : « En Californie, je voyais David boire seulement du lait ou de l'eau. Et puis soudainement, en arrivant en Allemagne, il s'est mit à boire de la bière. Beaucoup de bière. » Il était devenu habituel de voir Bowie à la fermeture de son bar favori, le Joe's Beer House, soutenu par un groupe de serveurs lui évitant de s'effondrer sur le trottoir.

L'alcool n'était pas le seul vice disponible. Même si Bowie et Iggy s'étaient juré de décrocher à Berlin, la cocaïne qu'ils pouvaient se procurer dans la ville s'avérait irrésistible. Romy Haag affirmera plus tard que les deux hommes disposaient en permanence dans leur appartement d'un vase où ils avaient pris l'habitude de cacher leur stock. En 2000, au cours d'un concert, Bowie lui-même avait fait état d'un incident qui lui avait inspiré le titre Always Crashing in The Same Car. Pensant qu'il avait été escroqué par un vendeur de cocaïne, il s'était vengé en utilisant sa Mercedes noire comme voiture bélier contre le véhicule du dealer, passant le reste de la nuit à tourner frénétiquement autour du parking de l'hôtel.

La même Mercedes se révélant bien pratique pour des virées potentiellement dangereuses lorsqu'il s'agissait de franchir Checkpoint Charlie [le poste de contrôle et passage obligé entre Berlin Ouest et Berlin Est, NDLR] pour aller vers la pauvreté déprimante de Berlin Est. Iggy fera référence plus tard dans The Passenger à ces périples dans une ville portant encore les traces des bombardements. « Une fois, David et Iggy et moi-même revenions de l'Est pour rejoindre Berlin Ouest, se souvient Visconti. Il y avait des files de personnes désespérées sur le bord de la route, mendiant avec leur yeux en espérant que vous alliez les inviter dans votre voiture où ils pourraient se cacher sous un siège. Si nous avions pris quelqu'un, nous aurions tous été tués. David m'avait raconté qu'un garde-frontière avait récemment tué un chauffeur de camion italien qui avait oublié son passeport. S'ils voulaient, ils pouvaient nous tuer. »

Brian Eno, premier « chercheur es-synthétiseur » du groupe Roxy Music et qui a eu une influence importante sur les trois albums de la période berlinoise de Bowie, semble moins perturbé par l'atmosphère qui régnait alors. « David et moi avions l'habitude de plaisanter sur le fait qu'il y avait beaucoup de panneaux publicitaires à l'Est mais rien à promouvoir et à y afficher », dit-il. Il y avait d'immenses affiches avec des slogans du style "Mangez des pommes de terre !" » Eno assiste également aux premiers signes encourageants de la réhabilitation physique de Bowie. « J'étais peut-être naïf mais je pense que David cherchait vraiment à éviter les situations où il pouvait être en contact avec les drogues. »

Il se souvient plutôt d'être arrivé un jour au petit matin dans l'appartement d'Iggy et de Bowie et de voir ce dernier gober un oeuf cru. « Pas de drogue, juste un oeuf cru. Iggy était très gentil. Je me suis assis dans la pièce et il a passé un temps fou à essayer de m'apprendre les règles du football américain, que je ne comprends toujours pas. Tout cela n'avait vraiment rien de très glamour. »

Tony Visconti insiste également sur le fait que les deux compères commençaient à prendre consciencieusement soin de leur corps. Iggy s'était mit à manger du riz macrobiotique et marchait en moyenne plus de vingt kilomètres par jour. « Il revenait à l'appartement dégoulinant de sueur. Il enlevait son tee-shirt et on pouvait voir des abdos parfaits, de vraies tablettes de chocolat. » En plus de son engouement pour les oeufs crus, Bowie, de son côté, s'était pris de passion pour le vélo.

L'album d'Iggy Pop The Idiot, produit et coécrit par Bowie alors qu'ils s'acclimataient à la vie berlinoise au cours de l'été 1976, était imprégné des influences de la ville. L'ironie de cette période, cependant, est que l'enregistrement a, en fait, été réalisé près de Paris au studio du Château d'Hérouville où Bowie à également fait, l'automne suivant, l'essentiel du montage de son album Low. The Idiot était une sorte d'ébauche des textures sonores extrêmes que Bowie allait par la suite explorer avec un certain enthousiasme. Bien qu'Iggy n'ait seulement contribué à Low que pour les choeurs (dans What in the World), il a été présent tout au long des sessions d'enregistrement, comme Visconti a pu le constater « un peu comme la mascotte de l'album. C'était important pour David de savoir qu'il était là ».

La vie au château ne se déroulait cependant pas sans incidents. Un jour, insatisfaits d'un dîner à base de lapin rôti et de salade qu'ils jugeaient repoussant, Bowie et Visconti fouillèrent pendant la nuit les cuisines du château pour tenter d'y trouver quelques restes. « Nous avons trouvé un vieux fromage, vraiment très mauvais », en rit encore le producteur.

Il y avait aussi les fantômes. Visconti soutenait que l'esprit de Frédéric Chopin et de George Sand hantaient le château. « Le jour où nous sommes arrivés, David s'est vu attribuer la chambre principale. Il y faisait manifestement plus froid que dans les autres et un des coins semblait en permanence dans l'obscurité. David l'inspecta et dit qu'il voulait sortir de là ! J'ai alors décidé de la prendre. Elle n'était pas hantée, mais Brian Eno qui dormait dans une autre partie du bâtiment disait que chaque matin vers 5 heures, il sentait qu'on lui tapait sur l'épaule. Il regardait alors autour de lui mais il n'y avait personne. » Un autre invité, réel celui là, s'était montré un peu plus turbulent. Au grand dam de Visconti, et sans prévenir Bowie, Angie avait envoyé son nouvel amoureux leur faire une petite visite pour, selon ses propres termes « remonter le moral de David ». Il ne s'est pas passé 48 heures avant qu'ils en viennent aux mains, Visconti fut contraint de les séparer et de chasser le nouveau venu.

Peu de temps après avoir terminé Low, en novembre 1976, la dernière confrontation entre David et Angie, venue à Berlin, s'était terminée par une admission du chanteur au service des urgences de l'hôpital militaire britannique pour un malaise dû à l'alcool. Alors qu'il était encore en convalescence, celle qui allait bientôt être l'ex-madame Bowie retourna à l'appartement de David pour mettre le feu à la garde-robe de sa fidèle assistante, Corinne Schwab, « Coco », qu'elle accusait d'avoir détruit leur mariage.

En dépit de ces querelles de couple et de l'héritage cauchemardesque, encore très intense, de sa vie à Los Angeles, il concevait que Low puisse être une sorte d'exorcisme de toutes les années passées dans ce véritable chaos émotionnel. La première moitié de l'album est conçue comme une série de confessions douloureuses : Breaking Glasses et ses souvenirs névrotiques de pentagrammes gribouillés (« Ne regarde pas le tapis/J'y dessine quelque chose d'abominable »), la métaphore sur les abus de substances illicites de Always Crashing In The Same Car et le message ambigu de Be my Wife, une aubade sincère à Angie, à la veille de leur divorce.

De la même manière, la seconde partie instrumentale semble être une réponse symphonique à sa lente renaissance berlinoise avec des titres comme A new career in a new town (« Une nouvelle carrière dans une nouvelle ville ») et Weeping Wall (« Mur en larme »). « Low est très clairement un album autobiographique, admet Visconti. C'est la première fois depuis des années que David Bowie se montre à l'état brut. En le regardant, je savais déjà que cela allait être un album révolutionnaire. Aucune pop star n'avait fait quelque chose de semblable avant. »

Dans son édition originale, en janvier 1977, Low à immédiatement polarisé l'attention du public. La maison de disque, RCA, se plaignait amèrement qu'il n'y ait « pas assez de Bowie dedans » pendant qu'un célèbre critique en interprétait l'état d'esprit comme étant « tellement négatif, qu'il ne peut contenir que du vide... ». Bien qu'il se soit suffisamment bien vendu pour être classé second en Angleterre, la portée de ses ambitions n'a véritablement été reconnue qu'au début des années 1980, à une période où l'électro pop des nouveaux romantiques monopolisait les charts. Et comme pour enfoncer le clou, Low fut le premier album non suivi d'une tournée de concerts.

Les fans étaient déçus mais ceux qui se sont déplacés pour la première date de la tournée Idiot, d'Iggy Pop début mars 1977 l'ont vécu comme un choc. Aux claviers, sur la gauche de la scène, ils ont vu un Bowie silencieux fumant cigarette sur cigarette. Cette tournée leur semblait être une manifestation flagrante de solidarité entre les deux hommes. Pour Bowie c'était la première tentative de retour sous les projecteurs, la pression en moins. « Iggy souhaitait se préparer seul avant de monter sur scène, moi j'étais assis là en lisant un livre. »

C'est seulement quand la tournée a traversé l'Atlantique, pour se terminer à San Diego, que les vieux problèmes ont refait surface. « La quantité de drogue que je consommais était incroyable, s'est souvenu plus tard Bowie. Je savais que cela me tuait, c'était le côté difficile de la chose, mais le jeu était très amusant. »

De retour à Berlin, ils travaillèrent sur le prochain album d'Iggy Pop. Encore une fois produit (sous le pseudonyme de Bewlay Bros) et coécrit par Bowie. La performance d'Iggy était beaucoup plus assurée, comparée à celle de The Idiot comme le suggère son titre revigorant Lust for Life. A peine terminé, Bowie s'est embarqué alors dans Heroes, réunissant de nouveau les hommes de l'ombre de Low, Visconti, Eno...


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